Comme je l’écrivais dans mon livre Les Vies de Guy Hocquenghem :

« Le texte, paru sans indication d’auteur en 1973, n’est pas d’Hocquenghem. « Christian Maurel a écrit le texte “Les Culs énergumènes” », affirme Anne Querrien, qui s’occupa, aux côtés du militant gay, de la confection du numéro de Recherches. « C’est un article que Guy ne voulait pas mettre dans le numéro et l’article a été conservé en raison de l’insistance de Gilles Deleuze. » Deux amies d’Hocquenghem, Hélène Hazera et Élisabeth Salvaresi, confirment cette attribution à Maurel, écrivain lié à Deleuze et décédé en 2011. On trouve d’ailleurs dans les archives de Maurel, conservées chez un de ses amis à quelques kilomètres d’Alès, différentes versions du texte. Salvaresi précise : « Ce texte a été un sujet de discorde entre Guy et Christian, et c’est d’une étrange ironie qu’on le lui attribue aujourd’hui.» Étrange ironie, il est vrai : au moment même où Semiotext(e) prétend redonner à Hocquenghem, non sans raisons, une « place légitime » aux côtés d’auteurs minoritaires comme Deleuze, Genet ou Tony Duvert (comme l’éditeur l’annonce dans sa présentation), il le fait sur un malentendu majeur. »

C’est un problème fondamental, loin de concerner Hocquenghem seulement : pourquoi, 20 ou 30 ans après la parution d’un livre, nous en emparons-nous ? Pourquoi un livre « nous parle » ? Que produit cet écart temporel ? Quelle nouvelle vie connaît le livre ? Au prix de quelles distorsions, de quelle violence ? Car il y a bel et bien violence : sont associés à un auteur un texte qu'il n'a pas écrit, des idées qu’il n’a pas eues, et avec lesquelles il était même en profond désaccord, alors que tout ce que cet auteur a pu écrire n'est pas disponible (du fait des tirages épuisés, de l’absence de traductions, des déplacements entre des espaces culturels différents, etc.). Au-delà des Culs énergumènes, c’est un exemple paroxystique des déformations, des malentendus, des incompréhensions produits par les existences et les circulations – ou non – d'un corpus de textes.

Dans ce grand marché symbolique qu’est le champ intellectuel, il faut aussi être lucide sur le transfert de capital, de l’auteur à l’éditeur (la personne ou la structure), qui réside dans l’opération consistant à republier un texte. Si bien que parfois tous les coups semblent permis, au détriment de l’auteur, du texte, de l’histoire, de tout souci de justesse et de rigueur – et en dépit de la profonde brutalité exercée envers un nom et une œuvre.

Le plus étonnant, dans le cas des Culs énergumènes, c’est que l’attribution ne résiste pas à une lecture même distraite : le texte est une contestation explicite, revendiquée, du Désir homosexuel, le livre publié par Hocquenghem quelques mois plus tôt, à l'automne 1972. Il est par exemple plus qu’évident que ce sont Le Désir homosexuel (et son langage des « flux », du « décodage » et de la « déterritorialisation » inspiré de L’Anti-Œdipe de Félix Guattari et Gilles Deleuze, son affirmation que le désir homosexuel menace en lui-même les normes sexuelles, etc.), ainsi que son auteur, qui sont visés par les phrases suivantes :

« Certains théoriciens de l’homosexualité révolutionnaire sont en train de nous donner à croire, à nous autres homosexuels, et comme pour nous déculpabiliser pédagogiquement, que nous poussons à bout le décodage des flux de désir. C’est très exactement prendre notre désir de révolution pour la réalité pratique de notre désir libidinal. » (Recherches, mars 1973, p. 241)

Quand Maurel écrit :

« On prétend aussi que notre émergence révolutionnaire nous place sur la pente de la disparition des objets et des sujets. Mais nous sommes aussi ligaturés que les hétérosexuels dans la canaillerie des rapports de force. » (p. 241)

c'est assurément la relecture de Freud et des théories psychanalytiques (notamment du « choix objectal ») par Hocquenghem qui est concernée :

« Les homosexuels sont ainsi fonctionnellement subdivisés : ou bien ils diffèrent des normaux par l'objet de leur désir, et leurs sont semblables comme sujet ; ou bien ils diffèrent des normaux comme sujet, mais leur sont semblables par l'objet. (...) L'ensemble de ces subdivisions fonctionnelles de l'homosexualité aboutissent de toute façon au rétablissement dans la confusion homosexuelle des principes sujet-objet, mâle femme. » (Le Désir homosexuel, Fayard, 2000, p. 140-141)

ainsi que son affirmation selon laquelle « le caractère "hétéroclite" du désir homosexuel le rend dangereux pour la sexualité dominante. Mille comportements homosexuels défient chaque la classification qu'on tente de leur imposer » (p. 179).

Ou encore, si un argument supplémentaire était nécessaire, quand Les Culs énergumènes avancent :

« La dernière trouvaille des néo-structuralistes de l’homosexualité est de stigmatiser l’affectivité engluante et l’abject désir d’être aimé, tous deux dérivés des valeurs humanistes. » (p. 241)

c'est une référence explicite (elle pourrait difficilement l'être davantage !) à ce passage du livre d'Hocquenghem :

« Cette tentative de réactivation des valeurs humanistes libérales noie le plus souvent ce mouvement dans les flots d'une affectivité engluante, où l'analyse des problèmes "psychologiques" finit par occuper tout le champ des relations. Le capitalisme a décodé les flux du désir, tout en les enfermant aussitôt dans la privatisation. Il est vain de vouloir revenir en arrière, on peut dire du respect de la personne humaine ce que Marx disait de la famille dans le Manifeste communiste ; le capitalisme a effectivement détruit le soubassement social de ces territorialisations-là, elles ne peuvent réapparaître que sous la forme perverse de reterritorialisations artificielles. Aussi ce retour impossible ne se traduit-il au sein de la jeunesse contestataire que par le développement monstrueux de ce que Deleuze et Guattari appellent "l'abject désir d'être aimé". La sexualisation du monde qu'annoncent les mouvements homosexuels correspond à la mise à la limite du décodage capitaliste, à la dissolution de l'humain ; de ce point de vue les mouvements homosexuels disent et font brutalement la déshumanisation nécessaire. » (p. 172-173)

On pourrait multiplier les citations tant, plus on lit réellement le texte, plus il est manifeste qu'il ne peut avoir été écrit par Hocquenghem. Son auteur mentionne ainsi vivre « en couple avec un autre homme depuis dix-huit ans » (p. 257) : au printemps 1973, Hocquenghem a 26 ans, ce qui supposerait une vie conjugale débutée à l'âge de huit ans.

Mais lit-on réellement ce texte, cherche-t-on réellement à le lire ? Je veux dire : dans quelle mesure ne correspond-il pas suffisamment à ce qu'on souhaite par avance trouver chez un auteur de la « libération gay » – à ce qui est considéré comme devant être un discours radical sur la sexualité – pour ne pas se poser davantage de questions à sa lecture ?